Conférence modérée par Dr Aicha ZAHI et animée par le Pr Jacques BUXERAUD, Professeur émérite à la Faculté de Pharmacie de Limoges (France), lors d’Officine Expo 2026.
Lors de cette conférence à forte portée clinique, le Pr Jacques Buxeraud a invité les pharmaciens à porter un regard renouvelé sur une situation fréquente en officine : la délivrance d’un antidépresseur, notamment un ISRS (Inhibiteurs Sélectifs de la Recapture de la Sérotonine) ou un IRSNA (Inhibiteurs de la Recapture de la Sérotonine et de la Noradrénaline), chez un patient exposé à un risque hémorragique.
Si les effets indésirables classiques des antidépresseurs sont bien connus (nausées, somnolence, sécheresse buccale…), le risque hémorragique demeure encore sous-estimé dans la pratique quotidienne. Pourtant, la littérature scientifique s’est considérablement enrichie ces dernières années, mettant en évidence une augmentation du risque de saignement, particulièrement en cas d’association avec un anticoagulant, un antiagrégant plaquettaire ou un AINS.
1. Une interaction encore trop méconnue
Le message central est clair : ce n’est pas parce qu’un risque est moins médiatisé qu’il est moins dangereux. Les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) et certains IRSNA peuvent majorer le risque hémorragique, notamment digestif, cutané ou muqueux.
Cliniquement, cela peut se traduire par :
ecchymoses spontanées,
hématomes,
épistaxis,
saignements gingivaux,
ménorragies,
voire hémorragies digestives pouvant engager le pronostic vital.
Le risque devient particulièrement préoccupant lorsqu’un antidépresseur est associé à un anticoagulant oral direct (AOD) ou à un AVK. Certaines études évoquent un risque multiplié de manière significative, notamment en cas de co-prescription avec des anti-inflammatoires non stéroïdiens.
2. Étude de cas : analyser l’ordonnance en officine
Pour illustrer son propos, le Pr Buxeraud s’appuie sur l’analyse concrète d’une ordonnance associant :
Duloxétine (IRSNA),
Apixaban (anticoagulant oral direct),
Paracétamol en cas de douleur.
Cette situation, loin d’être exceptionnelle, doit déclencher un réflexe clinique structuré chez le pharmacien.
Il rappelle les étapes essentielles de la dispensation :
Identifier les médicaments (DCI et classe pharmacologique).
Se renseigner sur la pathologie et le contexte clinique.
Vérifier les posologies et contre-indications.
Rechercher systématiquement les interactions médicamenteuses.
Anticiper les effets indésirables attendus.
L’objectif n’est pas de dramatiser, mais d’anticiper.
3. Pourquoi les antidépresseurs augmentent-ils le risque hémorragique ?
La clé de compréhension réside dans le mécanisme d’action des ISRS.
Dans le système nerveux central, ces molécules inhibent le transporteur de la sérotonine (SERT), empêchant sa recapture et augmentant ainsi sa concentration dans la fente synaptique — ce qui améliore les symptômes dépressifs.
Mais ce transporteur n’est pas présent uniquement dans le cerveau.
Les plaquettes sanguines utilisent également le transporteur SERT pour capter la sérotonine circulante et la stocker dans leurs granules. Lorsqu’une lésion vasculaire survient, la libération de sérotonine par les plaquettes contribue à :
la vasoconstriction,
l’agrégation plaquettaire,
la formation du clou hémostatique.
En inhibant la recapture de la sérotonine au niveau plaquettaire, les ISRS diminuent les réserves intraplaquettaires de sérotonine. Résultat : une altération de l’hémostase primaire, une diminution de l’agrégation et un allongement du temps de saignement.
Certaines molécules, comme le citalopram, pourraient en outre interférer directement avec la fonction plaquettaire ou aggraver une thrombocytopénie.
Le mécanisme est donc pharmacologiquement cohérent, et non anecdotique.
4. Données cliniques : un signal robuste
Les méta-analyses et études observationnelles montrent une augmentation du risque hémorragique allant de 16 % à plus de 30 % selon les contextes. Le risque devient nettement plus élevé en association avec :
anticoagulants,
antiagrégants plaquettaires,
AINS.
Les ISRS sont les plus documentés, mais certains IRSNA (comme la venlafaxine) sont également concernés.
Ces données figurent désormais dans les RCP : le signal est officiel.
5. Le rôle central du pharmacien
Au-delà du mécanisme, le cœur du message du Pr Buxeraud est professionnel : le pharmacien doit oser.
Oser analyser.
Oser questionner.
Oser alerter si nécessaire.
L’officine est un point de contact privilégié, souvent le premier recours. L’identification des situations à risque repose sur :
la détection des associations médicamenteuses sensibles,
l’évaluation du terrain (âge, comorbidités, antécédents hémorragiques),
l’éducation thérapeutique.
Le conseil à délivrer au patient est structuré :
éviter l’automédication, en particulier les AINS,
signaler tout saignement inhabituel,
respecter la posologie,
ne pas interrompre brutalement le traitement,
comprendre que l’effet antidépresseur nécessite 2 à 4 semaines.
6. Effets indésirables et observance : expliquer pour prévenir
Un point important concerne les nausées initiales liées à l’augmentation brutale de la sérotonine. Elles peuvent durer 2 à 3 semaines et constituent une cause fréquente d’arrêt prématuré du traitement.
Informer le patient que ces symptômes sont transitoires et liés au mécanisme d’action améliore l’observance.
Le traitement antidépresseur est long. Son arrêt précoce expose aux rechutes. L’accompagnement officinal est donc déterminant.
7. Un changement de regard nécessaire
Cette conférence dépasse la simple pharmacologie. Elle illustre l’évolution du rôle du pharmacien vers une pratique plus clinique et proactive.
La délivrance d’un antidépresseur ne doit plus être un acte routinier. Elle implique une vigilance particulière, surtout en présence d’anticoagulants ou d’autres médicaments affectant l’hémostase.
Le risque hémorragique lié aux ISRS et IRSNA n’est ni rare, ni théorique. Il est mécanistiquement fondé, scientifiquement documenté et cliniquement pertinent.
La compétence officinale réside dans cette capacité à transformer une information scientifique en décision pratique au comptoir.
En définitive, comme l’a souligné le Pr Jacques Buxeraud, le pharmacien n’est pas un simple distributeur : il est un acteur majeur de la sécurisation des prescriptions.
Et face aux antidépresseurs, la vigilance doit devenir un réflexe.
