Pharmacien Manager, média officiel du salon Officine Expo vous propose la rediffusion d’une conférence ayant eu lieu lors de la 23ème édition, et intitulée “La place et l’importance des compléments alimentaires au comptoir”. Organisée en partenariat avec les laboratoires BOTTU, elle a été Animée par Dr Amin GASMI, Physiologiste et PhD en nutrition clinique, chercheur en sciences de la micronutrition Président de la Société Francophone de Nutrithérapie et de Nutrigénétique Appliquée (SOFNNA), Villeurbanne, France.
À l’occasion d’Officine Expo, cette conférence a mis en lumière un sujet central pour la pratique officinale moderne : la place stratégique des compléments alimentaires au comptoir. Entre demande croissante du public, multiplication des références et évolution du cadre réglementaire, le pharmacien occupe une position clé dans l’accompagnement, l’éducation et la sécurisation de leur usage.
1. Complément alimentaire : au-delà d’une simple denrée
Le complément alimentaire est souvent défini juridiquement comme une denrée alimentaire. Pourtant, dans la pratique, il se rapproche davantage du médicament que de l’aliment. Contrairement à une orange ou un aliment classique que l’on consomme librement, un complément alimentaire répond à une posologie précise, une indication ciblée et des précautions d’usage.
Son champ est extrêmement large :
vitamines et minéraux
extraits de plantes et de champignons
probiotiques, prébiotiques, postbiotiques
acides aminés, enzymes, acides gras
produits de la ruche (propolis, miel…)
Le critère déterminant reste l’administration par voie orale. Ce périmètre vaste rend indispensable une expertise professionnelle pour orienter le patient.
2. Pourquoi le conseil officinal est déterminant
Le pharmacien est souvent le dernier maillon du parcours de soin :
soit le patient vient de lui-même acheter un complément,
soit il agit suite à une recommandation médicale.
Dans les deux cas, c’est au comptoir que se joue la qualité du conseil.
Le grand public entretient une perception ambiguë du complément alimentaire : “naturel” est souvent assimilé à “sans risque”. Cette banalisation expose à des erreurs de dosage, des associations inadaptées ou des attentes irréalistes.
Le rôle du pharmacien est triple :
Sécuriser l’usage.
Optimiser l’efficacité.
Identifier les situations nécessitant une orientation médicale.
3. Une méthodologie structurée au comptoir
Le conseil en complément alimentaire ne s’improvise pas. Il suit une démarche en plusieurs étapes :
3.1 Clarifier la demande
Identifier rapidement :
le motif principal
le contexte (stress, sommeil, pathologies associées)
l’intensité et l’évolution des symptômes
3.2 Éliminer les urgences (tri clinique)
Certains signes imposent une orientation immédiate :
fatigue brutale écrasante, dyspnée, douleur thoracique, fièvre persistante, altération de l’état général.
3.3 Explorer le terrain
Carences possibles
Médicaments en cours (interactions)
Allergies (ex : produits de la ruche)
3.4 Choisir une stratégie cohérente
Un ingrédient principal, éventuellement soutenu par un ou deux compléments complémentaires.
3.5 Définir un protocole de suivi
La temporalité est essentielle :
Toux : amélioration attendue en 48–72 h
Fatigue fonctionnelle : 2 à 4 semaines
Arthrose : minimum 2 à 3 mois
Appétit : 7 à 14 jours
Sans suivi, pas d’apprentissage clinique ni de pharmacovigilance efficace.
4. Exemples concrets d’indications fréquentes
4.1 Fatigue fonctionnelle
La fatigue est un symptôme complexe. En l’absence de red flags, une approche simple peut être proposée.
La vitamine C, à raison de 500 à 1000 mg/jour, constitue un socle intéressant. Cofacteur des catécholamines (dopamine, noradrénaline), elle participe à la production d’énergie et à la réduction de la fatigue mentale.
Toutefois, elle ne remplace pas une exploration médicale en cas de fatigue persistante ou sévère.
Red flags :
perte de poids inexpliquée
fièvre prolongée
signes d’anémie sévère
troubles neurologiques
idées noires ou symptômes psychiatriques majeurs
4.2 Immunité et prévention infectieuse
L’immunité ne se résume pas à un seul ingrédient.
Une approche combinée est pertinente :
Vitamine D (immunomodulation)
Vitamine C
Probiotiques ciblés
Certaines souches probiotiques disposent d’un meilleur niveau de preuve, notamment Lactobacillus rhamnosus GG et Bifidobacterium lactis BB-12, utilisées dans certaines dysbioses complexes.
Le probiotique ne “remplace” pas une bactérie déficiente : il agit comme régulateur de l’écosystème intestinal.
Red flags :
infections sévères répétées
fièvre élevée persistante
terrain immunodéprimé
infections opportunistes
4.3 Toux et sphère respiratoire
Certaines associations naturelles présentent un intérêt symptomatique :
miel de fleurs
propolis
bouillon blanc
thym
Une amélioration doit être perceptible en 48 à 72 heures.
Orientation obligatoire si :
toux > 3 semaines
suspicion de coqueluche
dyspnée ou douleur thoracique
nourrisson ou sujet fragile
Contre-indication majeure : allergie aux produits de la ruche.
4.4 Arthrose
Les ingrédients phares restent :
glucosamine
chondroïtine
Des études montrent une efficacité comparable à certains AINS sur la douleur et la fonction articulaire, avec une meilleure tolérance.
Durée minimale : 2 à 3 mois.
Précaution : interaction possible (modérée) avec les antivitamines K à doses élevées.
4.5 Manque d’appétit
Des ingrédients comme :
fenugrec
fenouil
gingembre
peuvent stimuler l’appétit et améliorer la motricité digestive.
Red flags :
perte de poids importante
troubles du comportement alimentaire
anorexie persistante
5. Communication au comptoir : un exercice d’équilibre
Le discours doit être :
✔ Nuancé
✔ Rassurant
✔ Non-binaire
✔ Sans promesse excessive
À éviter :
“C’est naturel donc sans risque.”
“Ça va vous guérir.”
“On verra bien.”
À privilégier :
“C’est une stratégie fréquente et bien tolérée.”
“On évalue ensemble l’effet après X semaines.”
“Si l’amélioration n’est pas au rendez-vous, on adapte ou on oriente.”
6. Une responsabilité clinique et stratégique
Le complément alimentaire représente aujourd’hui un levier majeur pour l’officine, à la fois en termes de santé publique et de développement économique.
Mais sa crédibilité repose sur :
la rigueur méthodologique
la formation continue
la capacité à reconnaître les limites du conseil officinal
Le pharmacien ne remplace pas le médecin.
Il optimise le parcours de soin, sécurise l’usage et crée de la valeur thérapeutique mesurable.
Le complément alimentaire n’est ni un simple aliment, ni un médicament.
Il est un outil de santé à part entière — à condition d’être utilisé avec discernement.
